Il n’y a rien à comprendre. La nature est ainsi faite. Il faut l’accepter comme elle est. Notre intuition et notre bon sens fondés sur les évènements quotidiens sont de bien mauvais guides quand il s’agit de l’infiniment petit ou de l’infiniment grand, de l’atome ou de l’univers.
Trinh Xuan Thuan : La mélodie secrète.
Il appartient au scientifique de rendre le monde prévisible et au philosophe de nous dire pourquoi. Dans cette optique, les scientifiques peuvent se contenter d’une théorie leur permettant de prédire avec exactitude ce qui va se passer (positivisme logique), même s’ils ne comprennent pas pourquoi, ni même comment. La mécanique quantique en est un bon exemple, dont les spécialistes ne cessent de nous dire qu’ils n’y comprennent rien, mais que leurs formules n’ont jamais été prises en défaut. La théorie de la Relativité, tant Restreinte que Générale en est un autre exemple, moins poussé, certes, car les scientifiques nous affirment y comprendre quelque chose, mais que c’est seulement trop compliqué pour le commun des mortels.
C’est évidemment à regret que les scientifiques constatent qu’ils ne comprennent pas pourquoi les équations de la mécanique quantique sont conformes aux résultats observés, ils voudraient comprendre et se consolent en se disant que la théorie est fiable et que la réalité est tout simplement inaccessible à l’entendement humain. Pour la théorie de la Relativité, ils ont trouvé des formules permettant de prédire ce qui se passe et en ont conclu que celles-ci sont la réalité. Puisque la réalité est mathématique, les formules qui marchent sont la réalité. Evidemment, ce n’est pas toujours vrai, mais c’est secondaire dès lors que cela permet de croire comprendre pourquoi les équations fonctionnent si bien.
Le philosophe, lui, ne peut s’en satisfaire, car il croit que le monde doit être compréhensible. En ce sens Einstein était un philosophe, car il n’admettait pas que les lois de la physique échappent à sa compréhension. Ce n’est d’ailleurs pas par les mathématiques qu’il a découvert les théories qui ont fait sa renommée, mais par le pur raisonnement. Les mathématiques sont venues après, pour confirmer ses intuitions. Son professeur de mathématique, Hermann Minkowski, a même créé une représentation relativiste de l’espace-temps permettant de prédire avec exactitude ce qui se passe lorsqu’un observateur regarde un objet se mouvant à une vitesse proche de celle de la lumière. Cet instrument mathématique est utile et fiable, car il se place du point de vue de l’observateur supposé immobile, ce qui est toujours notre situation lorsque nous observons le monde. Pour représenter mathématiquement ce que constate un observateur, il suffit d’opérer une rotation de l’espace-temps, ayant pour effet d’étirer le temps et de contracter les longueurs. C’est bien ce que constate l’observateur immobile regardant celui qui se meut, n’est-ce pas ? Alors c’est la réalité : la vitesse à pour effet d’opérer une distorsion de l’espace-temps, c’est une question de perspective. Chacun se meut dans l’espace-temps qui lui est propre en fonction de sa vitesse. Vous avez de la peine à imaginer comment tous ces espaces-temps cohabitent ? C’est normal, car vous êtes conditionnés par votre expérience quotidienne. Faites confiance aux équations puisqu’elles sont conformes à ce qui est observé. Elles nous disent qu’il y a distorsion de l’espace-temps, alors vous devez l’admettre, c’est la réalité.
Personnellement, je ne peux me satisfaire de cette prétendue réalité, si peu compréhensible à mon entendement.
La physique contemporaine accouche de curieux monstres et en adopte quelques uns nés avant elle. Tout cela est présenté comme de la science, donc incontestable, mais est-ce bien de la science ? En voici l’inventaire (non exhaustif) à la Prévert :
- Un univers se dédoublant des milliards de fois à chaque instant.
- Passé et futur existant de tout temps.
- Un même événement survenant à des moments différents selon les observateurs.
- La terre allant au-devant des vaisseaux revenant de Mars, ou la gare allant au-devant des trains.
- Des observateurs lointains voyant mon propre futur avant moi.
- Un jumeau voyageur revenant d’un lointain périple plus jeune que son frère casanier.
- Un espace-temps qui se contorsionne avec la vitesse.
- Le temps qui se transforme en espace et inversement.
- Des trous de vers formant des raccourcis dans l’espace-temps
- Un chat à la fois mort et vivant.
- Et un raton laveur…
Peut-être la réalité est-elle trop simple pour intéresser les badauds. Alors on l’enjolive, en créant toutes sorte d’êtres fantastiques, comme autrefois on inventait des elfes, des fées ou des licornes. Les hypothèses les plus folles des chercheurs sont présentées comme des réalités, alors que ceux-ci n’en ont pas encore apporté la moindre preuve. On croirait entendre des bateleurs de foire, nous invitant à entrer dans leur baraque pour venir admirer l’homme caoutchouc et la femme à barbe !
Pour certains, ce qui est observé est la réalité et ce qui ne peut être observé n’existe pas. Cette affirmation est fausse dans ses deux termes : ce qui est observé n’est pas nécessairement la réalité et ce que nous ne pouvons pas observer existe peut-être, sauf si ce n’est pas possible pour de bonnes raisons. Il serait plus honnête de dire que la science ne s’intéresse qu’à ce qui est observable et que ce qui ne peut l’être n’est pas de son domaine, mais du domaine de la religion (pour ceux qui ont la foi) ou de la philosophie. Cette dernière a encore son mot à dire et les philosophes auraient tort de laisser la métaphysique aux seuls physiciens. Mais ceux-ci nous assomment d’équations et les philosophes de citations. Ne pourrait-on pas tout simplement s’armer de bon sens et de logique ? Oublions les équations en les tenant pour vraies dans les limites de ce qui est observable et ne cherchons pas chez les philosophes passés la réponse à nos questions, sauf à y trouver une confirmation.
Nous sommes au bord d’un abîme dans lequel aucune science n’est capable de pénétrer. Ce n’est pas à la raison pure qu’il appartient de le combler, mais à la raison pratique : à l’idée que tout esprit sain se fait du monde.
Max Planck : Initiations à la physique.