L’interprétation de la réalité perçue

Ce que nous observons ne prend sens que par comparaison avec ce que nous savons du monde. Aucun observateur ne peut prétendre avoir une interprétation objective des choses observées, même si nous nous en approchons parfois, dans certaines conditions. Ce n’est pas seulement parce que nous n’avons connaissance que des interactions entre les évènements observés et nos moyens d’observation, mais également parce que cette interaction n’a aucun sens en soi, ce ne sont que des images, des sons, etc.

Imaginons que je circule en ville à bord de ma voiture. J’entend le signal sonore d’une ambulance. Cette information me signifie que je dois céder le passage, je m’écarte et je m’arrête. L’ambulance me dépasse à grande vitesse et je reconnais qu’elle se dirige vers l’hôpital. Rentré chez moi, je raconte à mon épouse qu’il y avait une urgence pour l’hôpital et j’imagine la scène de l’arrivée de l’ambulance au service des urgences, telle que je l’ai vécue parfois. Supposons maintenant qu’il y ait eu sur le trottoir un homme ignorant tout de notre civilisation. Que peut-il avoir compris de la scène ? Peut-être que le véhicule pressé transportait un puissant personnage et que je lui ai cédé le passage par déférence ou par crainte. Si cet observateur est un extra terrestre, il aura seulement observé (si toutefois il entend et voit comme nous) qu’une chose en mouvement rapide, émettait des signaux sonores et lumineux qui ont fait s’écarter et s’arrêter une autre chose sur son passage.

L’œil (par exemple), ne transmet au cerveau que des images colorées que celui-ci doit interpréter. Une information brute complémentaire, le mouvement, nous est donnée grâce à la mémoire immédiate. La perception de la réalité relève uniquement de sa représentation, sans laquelle les sensations n’auraient aucun sens. Une image n’est qu’un assemblage de taches de couleurs, qui ne prend sens que par l’interprétation que nous en faisons. L’analyse de l’image se fait par comparaison de ses éléments avec d’autre images stockées dans notre mémoire. C’est la notion de causalité qui va intervenir très tôt chez l’enfant en associant des images à des sensations agréables ou désagréable ou à la satisfaction d’un besoin. Ce rapport de causalité est assez fruste (chat échaudé craint l’eau froide), l’image reçue étant instantanément comparée à une autre, stockée en mémoire et associée à une émotion, sans intervention d’un raisonnement. Ceci vaut, bien évidemment, pour les stimuli fournis par les autres sens. C’est ce même mécanisme qui explique l’intuition : sans pouvoir l’expliquer, nous avons l’intuition de quelque chose parce que des indices, que nous ne remarquons pas consciemment, renvoient à des situations connues antérieurement.

Après quelque temps, un bébé apprend à classer les choses et les êtres, en associant ceux ayant des caractéristiques communes et les distinguant de ceux ne les ayant pas. L’inerte et le mobile, le connu et la nouveauté, etc. Ainsi apparaissent les catégories, lesquelles ne sont plus une connaissance instinctive, mais raisonnée. Nos premières connaissances nous viennent de nos expériences personnelles, puis s’y ajoutent celles transmises par d’autres, d’abord sous la forme d’expérimentations crées artificiellement, puis par la mémorisation de concepts abstraits. Telle scène peut alors nous renvoyer à tel concept connu par transmission de savoir. Il ne faut pas croire, cependant, que les connaissances gérées par notre conscience, c’est à dire par le raisonnement, soient indépendantes des réactions réflexes inconscientes. Parfois, le raisonnement n’est que l’habillage rationalisant d’une intuition, par exemple une relation de causalité inconsciente. L’acceptation d’un concept peut également être bloquée si celui-ci est en contradiction avec une conviction profondément enracinée, non exprimée. Notre représentation du monde résulte ainsi de la sédimentation des connaissances acquises par l’expérience et la transmission. Cette représentation nous permet d’interpréter ce que nos sens nous transmettent. Ce que nous percevons de la réalité n’est jamais que notre interprétation mentale de la réalité ressentie, laquelle est une interprétation sensorielle de la réalité extérieure, par interaction avec celle-ci.

Il y a encore l’ensemble des habitudes propres à une collectivité, sa culture au sens large, sans construction réfléchie pouvant être qualifiée de doctrine. Sauf cas pathologiques, tout individu a besoin d’être considéré et reconnu et doit pour cela adhérer aux usages de son groupe (par exemple, pour faire carrière, il est préférable de se conformer aux règles non écrites de sa profession). Nul n’est totalement libéré de toutes les représentations décrites ci-dessus, à telle enseigne que la réalité a pu être considéré comme une pure construction mentale. Ce que nous appelons réalité est une création de notre esprit. Si nous poussons le raisonnement à l’extrême, le monde étant pure imagination de celui qui l’observe, et celui-ci faisant partie du monde, nous serions le fruit de notre propre imagination. Ridicule. Comme toujours, c’est une assimilation abusive qui fausse les prémisses du raisonnement. La réalité est présentée comme ce qui est considéré comme vrai, mais cette réalité là n’est que celle de la représentation. La réalité objective est extérieure à l’observateur, elle ne dépend pas de l’idée que celui-ci s’en fait. Le monde tel que nous le connaissons est notre monde, ou plus exactement il est une représentation qui nous est propre et dépend de nos sens, de notre cerveau et de notre culture, y compris scientifique.

Pour l’homme, la réalité est évidemment ce qu’il croit être vrai et cette croyance résulte de la représentation qu’il se fait du monde. Tout individu a besoin de comprendre ce qui l’entoure, de le rendre prévisible. On ne pourrait vivre dans un environnement totalement incompréhensible et imprévisible. Toutes les sociétés humaines ont créé des mythes ayant vocation d’expliquer le monde, pour pouvoir agir et atténuer les angoisses (par rapport à la mort, notamment). Tel est le rôle des religions et plus généralement de toutes les idéologies totalisantes. L’incompréhensible trouve ainsi une explication toute faite, rassurante en ce qu’elle donne sens. L’adhésion à une doctrine n’épargne pas la science, si l’on désigne par ce mot un corpus de connaissances acquises et considérées comme vraies. Bien entendu, la véritable science n’est pas cela, c’est tout au contraire une méthode permettant de s’affranchir des croyances infondées. Les exemples, cependant, ne manquent pas d’affirmations présentées comme scientifiques alors qu’elles ne sont que l’opinion de spécialistes reconnus. L’autorité de leurs auteurs semble les dispenser de prouver ce qu’ils affirment, parfois motivé par des préjugés issus de leur propre représentation du monde (idéologie religieuse ou politique, racisme, sexisme, etc.) ou parce que cela les arrange.

Les évidences, ces choses dont il ne vient même pas à l’esprit de douter, sont souvent le produit de notre représentation implicite du monde. Newton ne doutait pas que le temps s’écoulât de la même façon pour tout le monde, car dans notre expérience quotidienne il en est bien approximativement ainsi. De cette uniformité temporelle, il concluait naturellement que le temps, tout comme l’espace, était une donnée externe au monde matériel, dans laquelle celui-ci évoluait. Les lois de l’électromagnétisme disant le contraire, Einstein pensa que ce sont elles qui disent la vérité et trouva, avec la formule de Lorentz le moyen d’unifier mécanique et électromagnétisme. Il en tira la conclusion que le temps doit varier en fonction de la vitesse et que celle-ci ne peut dépasser celle de la lumière. Les équations permettant d’unifier la physique, imposent que les horloges ralentissent et que les règles se contractent en fonction de la vitesse, alors c’est bien ce qui doit se passer dans la réalité. Cela peut paraître étrange, mais existe-il une loi physique interdisant qu’il en soit ainsi ?

Pour échapper aux interprétations, peut-être faut-il se contenter de ce que l’on observe, sans essayer de lui donner sens, la science trouvant alors sa justification dans sa capacité à prévoir les évènements, même si nous sommes incapables de dire pourquoi. Pour autant, ce que nous observons est-il la réalité des choses ?  Pour certains physiciens, c’est l’observation qui crée les choses observées. Cette position est celle de l’interprétation de Copenhague. Il y a une part de vérité dans cette affirmation, si l’on veut dire par là que nous n’observons pas la réalité, mais seulement l’interaction de celle-ci avec nos sens et nos instruments. Cependant, il faut bien qu’il y ait quelque chose à observer pour qu’il y ait interaction. Il est certain que la présence de l’ethnologue influe sur le comportement d’une population qu’il observe. Pour approcher la réalité, il faut tenir compte des effets induits par cette présence. Pour autant, la culture de cette population existe bien, indépendamment de l’éthologue. L’observation ne crée pas la réalité, mais elle crée assurément une partie de ce que nous observons.

La réalité est comme les poupées russes : la plus cachée est la réalité objective, au-dessus est la réalité perçue par nos sens (interaction avec la réalité objective) et enfin vient la réalité telle que nous la comprenons (interprétation des messages transmis par nos sens). Nous ne pouvons avoir une perception neutre, objective, du monde, c’est seulement (et ce sera toujours seulement) l’interprétation de notre interaction avec lui. La réalité en soi est inaccessible, car pour la connaître, il faut la percevoir et notre perception dépend de nos sens. Nous n’avons connaissance du réel qu’au travers de nos sens et des instruments que nous créons. Seule la réalité perçue est accessible et elle diffère selon les espèces vivantes. Qu’est la réalité d’une grotte, pour une chauve-souris qui y navigue grâce à l’écholocation ? Notre perception du réel dépend de la représentation que nous en faisons. Le monde tel que nous le connaissons est notre monde, ou, plus exactement, il est une représentation qui nous est propre et dépend de nos sens, de notre cerveau et de notre culture. Ce que nous savons du monde ne peut correspondre à sa réalité profonde.

De quelle réalité les physiciens parlent-ils ?  Les plus téméraires prétendent décrire la réalité objective par leurs équations, les plus prudents se contentent d’affirmer qu’ils décrivent ce qui est observable et mesurable. En réalité, cependant, les lois scientifiques ne sont que notre représentation de ce que nous prétendons décrire, avec une part de préjugés liés à notre culture, voire à notre ressenti intuitif du monde. Il faut bien garder cela à l’esprit, même s’il ne faut pas renoncer à s’approcher de la réalité.