Notre interaction avec la réalité

Existe-t-il un monde extérieur à notre esprit ?

Les hommes ont longtemps cru que leurs sens leur donnaient directement accès à la réalité du monde et la plupart le croient encore. Bien sûr, nous connaissons tous quelques cas où nos sens nous trompent, comme les illusions d’optiques, mais cela reste anecdotique. D’ailleurs, en réalité, ces illusions ne sont pas imputables à nos sens mais à notre cerveau qui interprète mal les images transmises par nos sens. La variabilité des sensations et la diversité des opinions firent douter les anciens philosophes grecs de la réalité d’un monde extérieur.  Aujourd’hui encore, la question fait débat en philosophie de savoir si le monde extérieur a une réalité en dehors de notre esprit, puisque c’est celui-ci qui crée la réalité de ce qui parvient à notre conscience.

Soit le monde extérieur existe, soit il n’existe pas, il n’y a pas de solution intermédiaire. Si le monde extérieur existe, il se peut qu’il n’interagisse pas avec mon esprit et que la représentation que j’en ai soit purement imaginaire. En ce cas, il existe, mais je n’en connais rien, ce qui renvoie à l’hypothèse selon laquelle mon monde est pure création de mon esprit. Si mon monde n’a pas de réalité en dehors de ma conscience, c’est donc que tout ce que je ressens n’a pas de réalité objective. Lorsque je lis le Discours de la méthode de Descartes, Descartes n’a jamais existé, le Discours n’a jamais été écrit, je pense, donc je suis… mais tout seul. Rien ne prouve en effet l’existence d’autres esprits, je débats donc avec moi-même.

Dans l’allégorie de la caverne de Platon, les prisonniers qui y sont enchaînés n’ont de connaissance du monde extérieur, auquel ils tournent le dos, que par les ombres qui en sont projetées sur la paroi leur faisant face. C’est leur vision de la réalité. Ils ont soigneusement étudié ces ombres et y ont décelé des régularités qui leurs permettent de faire des prévisions. Evidemment, ce n’est pas la réalité, mais les ombres sont cependant le reflet de ce qui se passe à l’extérieur de la caverne, ce n’est pas une création de leur esprit, sauf l’interprétation qu’ils en font. Admettre que le monde extérieur existe ne nous oblige pas à croire qu’il est tel que nos sens le perçoivent et que notre esprit se le représente. L’allégorie de la caverne illustre bien cela : le monde extérieur peut n’être pas tel qu’on le perçoit. Cependant, pour Platon, ce que voient les prisonniers de la caverne sont les ombres de simulacres, de marionnettes agitées par des individus et non la réalité qui est autre. Platon est considéré comme le premier des idéalistes, car pensant que seul existe le monde des idées et que le reste est pure illusion. A cette opinion s’opposent les réalistes croyant à l’existence d’un monde réel qui nous est extérieur et interagit avec nous.

Erwin Schrödinger souligne avec raison que rien ne prouve l’existence d’un monde en dehors de l’esprit, c’est donc que l’hypothèse d’un monde extérieur n’est pas falsifiable (réfutable) au sens de Karl Popper : ce n’est pas une hypothèse scientifique. La science physique consistant précisément à étudier ce monde extérieur, on comprend que Max Planck préfère y croire. Si le monde n’existe pas, s’il n’est qu’illusion, à quoi bon l’étudier ? Supposer son irréalité est une vue de l’esprit et ne conduit à rien. Nous supposerons donc qu’il existe un monde qui nous est extérieur, perçu par nos sens et interprété par notre cerveau.

L’interaction du monde avec nos sens

A quoi ressemble la réalité ? Cela dépend bien entendu de l’observateur. Il fait beau, le ciel est bleu. C’est quoi bleu ? Le ciel est-il vraiment bleu pour tout le monde ? Qu’en pense cette abeille ? Et mon chat ? Et ma petite fille qui ne voit plus les couleurs ? C’est quoi bleu ? Tous les animaux qui perçoivent les couleurs voient ils le même bleu ? Finalement, le ciel est-il vraiment bleu ? Non bien sûr, il est noir. C’est la couche d’air qui nous sépare de l’infini qui nous parait bleue. Cet air n’a d’ailleurs pas de couleur, pas plus que cette fleur jaune dans l’herbe verte. Ce ne sont que ma perception de longueurs d’ondes qui me sont renvoyées. Je crois pouvoir décrire le monde réel, mais cet insecte, s’il pouvait parler serait d’un avis totalement différent, et pourtant, c’est le même monde ! Nous ne le percevons pas tel qu’il est, mais selon la façon dont nous interagissons avec lui et dont nous interprétons l’information reçue.

C’est notre cerveau qui nous dit que le ciel est bleu, car la couleur n’est pas dans la nature. La couleur résulte d’un signal que reçoit notre œil et que le cerveau interprète comme une couleur. Nous croyons que la couleur est une caractéristique des choses que nous voyons, alors qu’elle n’existe que dans notre esprit. Si Newton avait reçu la pomme sur la tête, en aurait-il conclu que la douleur est une caractéristique de la pomme ? Non, c’est la résistance des os du crâne à la masse inertielle de la pomme qui est ressentie et transmise au cerveau par un influx nerveux. Les caractéristiques de la pomme sont sa masse, sa vitesse de chute, sa dureté, mais la douleur est due à l’interaction du crâne et de la pomme. De même la couleur de celle-ci est-elle l’interaction entre l’œil et la lumière réfléchie par sa surface. La couleur n’est pas plus une caractéristique de la pomme que la douleur perçue par le crâne.

La pomme n’est pas rouge, mais nous la voyons rouge. Elle reçoit la lumière du soleil qu’elle nous renvoie partiellement. La lumière émise par notre étoile est la somme de différentes longueurs d’ondes dont la dissociation constitue le spectre, révélé par la diffraction dans un cristal ou par la pluie dans un arc en ciel. La surface de la pomme reçoit la totalité du spectre (si elle est en plein soleil) et en absorbe une partie, sauf l’onde que nous voyons rouge qui nous est renvoyé. La pomme est donc tout sauf rouge ! Une surface blanche nous renvoie la totalité du spectre visible, alors qu’une surface noire ne nous renvoie rien.

Même si la couleur n’est qu’une longueur d’onde, ce n’est pas rien. Notre esprit perçoit une couleur au lieu d’une onde électromagnétique, mais ce n’est pas une illusion, c’est une traduction. Le monde réel n’est pas tel que nous le voyons, mais il existe puisque nous interagissons avec lui. Il y a autant de perceptions que d’observateurs, mais tous observent le même monde et sans doute le trouvent ils tous très beau. La diversité des observations ne doit pas faire douter de l’existence d’une réalité objective qui nous est extérieure, mais seulement devons nous considérer comme vraies toutes les observations en tant qu’interactions des observateurs avec la chose observée. Ce que nous percevons n’est pas la réalité objective, mais seulement l’interaction de nos sens et instruments de mesure avec les signaux électromagnétiques émis ou réfléchis par les choses observées. Le lointain observé, c’est de la lumière qui nous en parvient et rien d’autre.

L’interprétation de Copenhague

Einstein n’est pas seulement l’auteur de la théorie de la Relativité, il est aussi l’un des pères de la mécanique quantique. Alors que tout laissait penser à croire que la lumière était une onde, Einstein affirma que la lumière était émise en paquets d’énergie appelés quanta (quantum au singulier). Alors que des expériences avaient démontré le caractère ondulatoire de la lumière, d’autres expériences démontrèrent son caractère corpusculaire. La lumière prenait ainsi l’apparence d’une onde ou celle d’un corpuscule selon les moyens mis en œuvre. Tous les corpuscules élémentaires de la physique se comportent d’ailleurs ainsi et pas seulement les photons de la lumière. 

Les physiciens de l’école de Copenhague (Bohr, Heisenberg, Pauli et Jordan) en titrèrent la conclusion que c’est l’observation qui créé la chose observée et que la science doit se contenter de décrire ce qu’on observe. Il faut dire que la physique quantique échappe encore à toute interprétation rationnelle et que chercher à comprendre peut paraître bien vain. L’interprétation de Copenhague n’est pas fausse en ce sens que nous n’avons et n’aurons jamais accès à autre chose qu’aux effets de l’interaction de la chose observée avec nos sens ou nos instruments et non à la chose elle-même. Le bruit de l’arbre qui tombe dans la forêt existe-t-il s’il n’y a personne pour l’entendre ? Evidemment non, ce qui existe c’est une vibration de l’air provoquée par la chute, laquelle ne devient son que si elle frappe un tympan d’oreille et est interprétée comme son par un cerveau. La réalité nous échappant, les physiciens de l’école de Copenhague ont appelé réalité ce que les scientifiques peuvent observer, indépendamment de l’interprétation qu’ils peuvent en faire. Cette réalité est distincte de la chose en soi qui nous échappe. Il y a là deux aspects de la réalité, la chose en soi est la réalité objective et la réalité de l’école de Copenhague est une réalité observationnelle (ou pragmatique). Le problème est que lorsque les vulgarisateurs parlent de réalité observée, les lecteurs comprennent réalité objective.

La relativité de la chronologie des évènements lointains (simultanéité)

La relativité de la simultanéité n’a pas été découverte par l’observation, c’est la conséquence logique, démontrée par Einstein, de la limitation de la vitesse de la lumière. La propagation de la lumière n’étant pas instantanée, mais à vitesse limitée, deux observateurs en mouvement relatif ne peuvent être d’accord sur la chronologie d’évènements distants. Cette conséquence a été confirmée par l’observation. Nous pouvons en conclure que, si la vitesse de la lumière était illimitée, tous les observateurs seraient instantanément et simultanément informés de ce qui se passe aux confins de l’univers. La relativité de la simultanéité est donc un pur phénomène d’observation et, dans ce cas précis, nous savons à quoi doit ressembler la réalité objective, même si elle est inconnaissable. Il existe une simultanéité objective unique.

L’impossibilité de connaître la simultanéité objective ne prouve pas son inexistence. Tout devient beaucoup plus clair et conforme au bon sens si l’on veut bien admettre qu’il existe une simultanéité objective unique, mais qu’elle est inconnaissable en raison de la vitesse limitée de la lumière et du mouvement des observateurs. Que cette simultanéité objective soit inexistante ou seulement inobservable ne change rien à la théorie de la relativité, laquelle a pour seule ambition de décrire ce qui est observable et le physicien n’en a que faire puisque la distinction est hors du champ scientifique. Le vulgarisateur, lui, doit aller au-delà, car le profane ne s’intéresse pas à la théorie pour faire des calculs et des prévisions, il veut simplement connaître et comprendre. Planck a dit, a juste titre qu’on peut utiliser sa théorie sans la comprendre, mais il est tout de même plus confortable de savoir pourquoi les choses sont ainsi, surtout si cela heurte le bon sens.

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